La démocratie représentative n’est pas exclusive : elle ne s’exprime pas dans le seul silence de l’isoloir que font parler les urnes. Elle se manifeste aussi par les contributions des citoyens qui pensent et débattent, agissent, contribuent économiquement par leurs taxes, appliquent les lois. Vu sous l’angle de l’analyste, ces actions produisent du vivre ensemble et la rétribution apparaît dans un mieux–être vécu par les bénéficiaires et par les contributeurs eux-mêmes : ils ont transformé la réalité, en sortant de la passivité, en indiquant les ressources du réel, en incitant d’autres à élargir leur conception limitée du possible.
Vu sur le terrain, la démarche volontaire, l’engagement bénévole, prend une autre couleur, celle des motivations. Parce qu’un proche un jour a été confronté à un besoin aigu sans réponse pertinente (un manque, une perte, un défaut) ou parce qu’on a découvert l’injustice relative de disposer de plus que les autres (du temps et de l’argent inemployés, une santé et une compétence débordantes). Ou encore parce qu’on s’est senti inutile, en décrochage professionnel ou affectif, en risque de perte de liens valorisants, on a franchi le pas et transformé des heures creuses en heures pleines de sens, des ressources capitalisées en investissement d’utilité sociale. Librement. Occasionnellement ou même continument. Parfois goulument. Associativement. Parce que cela en vaut la peine. Parce qu’on en voit les fruits.
La démarche, compensatoire pour les uns (le banquier devenu médiateur de dette, l’intello descendu dans le concret, le pensionné redevenu actif), est exotique pour d’autres (le continent des terres inconnues de l’humain, l’exploration des limites de l’humanitaire, la confrontation quotidienne à la différence) ou simplement égalitaire dans l’échange des savoirs et la gestion partagée d’un projet commun.
L’hygiène du volontaire.
Ces motivations sont respectables mais peuvent inclure leur propre piège : tout ce qui est bon peut devenir trop (trop fort, trop envahissant) au risque de faire du mal à quelqu’un (soi-même ou des autres). Le désintéressé peut être intéressé et finir par se satisfaire dans son propre goût d’être, de paraître, de réussir, de maîtriser. Le disponible peut coincer autrui dans son propre agenda, la valorisation de sa propre créativité où s’exprimeront tour à tour ses savoirs, ses savoirs faire et même son entregent, son savoir-être et son carnet de relations.
Or, le propre de l’interlocuteur accueilli, le bénéficiaire de l’action sociale se trouve précisément dans cette balance entre l’abus de surplus (trop c’est trop) dont on ne peut se dépêtrer et le manque abusif (être sans, le trop peu de santé, l’absence de toit, l’exclusion de la dignité). Il n’a pas besoin d’un sauveur mais d’un révélateur d’issues et d’un allié dans la création de solutions collectives. Les dames patronnesses d’hier peuvent prendre aujourd’hui la figure classée ISO 26000 de la RSE (responsabilité sociétale des entreprises), le côté trendy du volontariat d’entreprise apprécié par les pairs, valorisable commercialement et néanmoins d’utilité sociale. Les ingérences ne sont pas réservées aux forces d’intervention internationales. Les démarches prophylactiques visent aussi à garder la distance ou à imposer au voisin l’hygiène parfois difficile à obtenir de ses proches.
Ceci est un avertissement : on peut être témoin ou passer le témoin
Notre propos n’est pas ironique : il nomme la face cachée de comportement communément répandus, observables dont la générosité n’est pas discutable mais dont les effets peuvent être pervers : fabriquer des dépendants (assuétude à la gratuité, exigence croissante de prestations) , des assistés (à sens unique), là où un brin d’imagination, d’autocritique auraient conduit à générer des alliés ou acteurs selon le principe chinois bien connu : « apprends leur à pêcher et ils mangeront toute leur vie ». C’est ici que se révèle l’importance d’une information préalable, d’une formation ou d’une supervision pour trouver la façon adéquate de prendre part à l’action sociale, d’un dialogue avec des professionnels qui se sont embarqués dans les mêmes aventures avec les mêmes risques. Ces zones de l’action peuvent être source de conflit, car il ne suffit pas d’être disponible et de bonne volonté pour que cela marche. Il n’est pas davantage possible de supposer que puisqu’on est volontaire, on puisse faire à sa façon, en suivant son intuition, car ce comportement peut déséquilibrer l’action du suivant le jour d’après. Il faut donc apprendre à jouer un jeu collectif, en dialogue avec les professionnels du secteur.
Eux aussi
Eux aussi ont dû découvrir que nous sommes tous susceptibles, comme dans le triangle dramatique de Karpman, de jouer tour à tour un rôle de sauveur , de persécuteur et de victime, par manque de communication ou par manipulation inconsciente. Eux aussi peuvent révéler la difficulté à « dire non » que nous connaissons en éducation et en affection (se dire non, le dire avec respect au risque de frustrer) pour mieux dire oui, de manière cohérente, valorisante. Eux encore peuvent nous apprendre à ne pas « agir à la place de », à « agir avec » ou simplement à « être avec », en acceptant qu’il faut donner du temps au temps pour que l’autre prenne sa place progressivement.
On est confronté tôt ou tard à des limites anthropologiques qui questionnent notre imagination étroite, restreinte souvent à ce que nous avons vécu ou capitalisé comme expérience et qui ignore ce que nous avons fui ou gommé comme expérience. Il arrive ainsi qu’être sans toit ou sans relation personnelle nous questionne sur notre propre humanité et le risque de perdre notre dignité.
Que serais-je, de quoi serais-je capable si j’étais privé de logis, contraint chaque jour à me trouver un toit, fut-il de carton pour le soir ? Que serais-je, de quoi serais-je capable si je n’avais plus d’autre privilégié à qui faire confiance? Suis-je capable de manque et de solitude ? Que reste-t-il de l’humanité quand on est confronté au risque de tout perdre ou à la situation préoccupante d’avoir tout perdu ou de n’avoir encore bénéficié de rien ? Comment tenir, avec quelle résistance ou résilience, quand votre identité est niée faute de document dans un espace de non droit ? Comment ne pas se laisser embarquer dans une collusion affective avec des usagers, ce qui ne les aide pas et ne nous aide pas à les aider.
La relation d’aide est complexe : le volontaire peut s’y inscrire. Les responsables d’équipe ou d’association ont à prendre au sérieux la validation des pratiques, l’acquisition d’une compétence suffisante et le travail en commun que permet une cohésion d’équipe reconnaissant les compétences et les limites de chacun, en pointant les démarches permettant d’accompagner les personnes dans leur changement de rôle. On devient volontaire. L’usager d’hier peut prendre ce chemin à son tour. La gouvernance de nos associations doit répondre à cette question : quels sont les moyens mis en œuvre pour aboutir à une mutualisation de la compétence solidaire ?
Pas de militance sans analyse.
L’attention ne doit pas porter seulement sur l’action, les compétences requises et les conséquences possibles positives ou regrettables. Le volontariat et la vie associative sont aussi susceptibles d’offrir à la société et aux pouvoirs publics un rôle éminent d’éclaireur, une fonction de signalisation des embûches, des défis qu’ils relèvent déjà en attendant un relais public. Mais c’est encore trop peu car on pourrait s’en tenir au symptôme, à la solution rapide qui ne s’en prend pas aux causes. Le volontaire et les associations sauront prendre du recul et s’interroger sur les réponses collectives requises au plan légal ou organisationnel pour éviter que des gens soient endettés faute de revenus suffisants, par des endetteurs ou faute d’une prévention adéquate. Chercher du logement dans un marché réellement ou artificiellement saturé n’a de sens que par la création d’alternatives : de l’habitat groupé aux agences immobilières sociales. Le manque de logement social restera à combler.
C’est en adossant le travail immédiat de solution individuelle à l’analyse éclairée des chercheurs qu’on pourra réveiller les capacités créatives de la démocratie à entreprendre des plans de relance qui conduisent à l’emploi, au revenu, au logement, au lien social. Le volontariat est donc l’expression de la capacité citoyenne à être non seulement exigeante et revendicatrice, créative et innovatrice, mais entreprenante et réalisatrice. Parce que demain, c’est trop tard. C’est dès aujourd’hui que les volontaires transforment le monde en humanité.
Michel Kesteman, Directeur de l'Espace Social Télé-Service
Paru dans Espace de Liberté,
n°394, Février 2011